Paul Biya bluffe à nouveau les jeunes sur les chiffres de l’emploi

Paul Biya bluffe à nouveau les jeunes sur les chiffres de l’emploi

Dans son adresse à la jeunesse le 10 février 2020, le chef de l’Etat camerounais a persisté, comme depuis 2013, dans l’annonce des chiffres qui interrogent sur le sérieux de la gestion du plus grand besoin des jeunes. Car en 2019, le Cameroun a créé plus d’emplois que la France, le Maroc et le Sénégal réunis.

Paul Biya a pris l’habitude d’évoquer ces dernières années des chiffres qui font plus mal aux jeunes que l’absence réelle de politique de ses gouvernements successifs en matière de création d’emplois pour les jeunes Camerounais, diplômés ou non. A l’écouter, sur les sept dernières années, il a réussi à créer pas moins de 2 291 746 emplois. Dans le détail, cela donne 285 000 en 2013, 283 443 en 2014, 350 000 en 2015, 400 000 en 2016, 473 303 en 2017, 500 000 en 2018 et… plus de 500 000 emplois créés en 2019.

Puisque c’est la personne la plus autorisée qui donne ces chiffres sans aucune emprise sur la réalité et pince-sans-rire depuis plusieurs années, le chef de l’Etat nous oblige à le mettre face à quelques contradictions. Comment un pays en proie à plusieurs crises et qui met le plus d’accent et de moyens financiers dans la lutte contre les sécessionnistes d’une part, et les terroristes de Boko Haram d’autre part, a-t-il fait pour créer plus de 500 000 nouveaux emplois, sans qu’il lui soit possible d’étayer son propos avec les mesures prises pour atteindre ces exceptionnels chiffres? Les emplois de 2019 auraient été créés “dans le secteur moderne de notre économie” a-t-il assuré. A quoi renvoie ce mystérieux “secteur moderne” ?

Des données difficiles à confirmer

L’an dernier, pour convaincre la jeunesse de la justesses de ses données, il évoquait les forces de défense et de sécurité, puis l’éducation et les programmes du ministère de la Jeunesse et de l’éducation civique. A première vue, ça tenait la route, mais à y regarder de près, il y avait plus d’ombre que d’éclaircie. Cette année encore, il parle de l’armée et surtout du ministère de l’Emploi et de la formation professionnelle (Minefop). Dans la guerre aux faux chiffres pour plaire au Prince, le Minefop avait et a le maillot jaune. Seulement la plus grande réalisation de ce ministère est le Diplôme de qualification professionnelle (Dqp) dans une dizaine de filières les unes moins courues que les autres, et pour cause, ces formations qui ne sont pas financées par l’Etat coûtent aux apprenants entre 200 et 300 000 Fcfa par an. De quoi décourager plus d’un. Or même en voulant mettre sur le compte de l’Etat toutes les personnes ayant réussi à l’examen de fin de formation depuis 2015, on boucle à peine les 50 000 jeunes. Et certains pourraient croire que ces jeunes formés en coiffure, esthétique ou restauration bénéficient d’un accompagnement de l’Etat à l’auto-emploi. Que non! De quoi parle-t-on donc?

D’autre part, les seuls à revendiquer à juste titre des recrutements annuels dans l’armée et la police sont le ministère de la Défense et la Délégation générale à la Sûreté nationale d’une part, et la Fonction publique et le Trésor public. En effet, par dizaines de milliers, les jeunes Camerounais se lancent à l’assaut des quelques dizaines de places ouvertes en dépensant en moyenne 50 000 Fcfa enfrais de concours et timbres. Cela représentent des centaines de millions pour ces administrations chaque année contre un rêve qui s’évanouit pour des dizaines de milliers de jeunes jusqu’à ce qu’ils aient atteint la limite d’âge, même si d’autres préfèrent se refaire une fausse identité pour poursuivre leur rêve.

Pour savoir combien l’Etat, pourtant le plus gros employeur et disposant de tous les moyens possibles, peine à absorber les emplois créés sur un coup de tête par le même Président de la République, il faut regarder du côté du secteur de l’éducation. C’est en novembre 2018 que le recrutement de jeunes diplômés dans l’enseignement supérieur a été lancé pour calmer une grogne post-électorale légitime, et encore il ne s’agissait que de 2 000 personnes. En janvier 2020, ces 2 000 emplois n’étaient toujours pas entièrement créés et la grogne était plus forte que jamais avec des sit-in et des menaces de suicides des potentiels bénéficiaires, au courant de nombreux tripatouillages et magouilles de la chaîne de décision. Cela a remis en surface le temps qu’il a fallu – 5 ans ! – pour absorber les quelques 25 000 jeunes qu’il avait ordonné de recruter à la Fonction publique. Quel peut donc être ce “secteur moderne” capable de faire en 12 mois 25 fois ce que l’Etat avec ses moyens ne peut pas faire en 2 ans avec 2 000 emplois dans le secteur de l’éducation si ingrat et en manque d’effectifs ?

Comme conscient de ses difficultés à convaincre la jeunesse, Paul Biya avait aussi cité en 2019 les “grands chantiers en cours, [les] projets agricoles, routiers et infrastructurels, ainsi [que les] travaux menés par les collectivités territoriales décentralisées”. Problème: on avait du mal à avoir de la visibilité sur les chantiers mal ficelés de la Coupe d’Afrique des Nations qui ont conduit à des marchés passés en urgence avec ce que l’on sait dans de tels cas, savoir que la course aux délais favorise des solutions qui défavorisent les emplois locaux. Mais au meilleur des cas, combien d’emplois ces chantiers ont-ils générés ? Les projets agricoles au demeurant intéressants dans leurs ambitions ont vite montré et avant 2018 l’incurie de leur élaboration au moment où on s’attendrait à en compter les effets bénéfiques à long terme pour le pays : l’usine à tracteurs d’Ebolowa gît dans la broussaille, l’usine de transformation de manioc de Sangmelima n’a jamais fonctionné, le programme Agropoles est essoufflé. Certes les programmes Afop, Acefa et Pidma résistent, mais les problèmes auxquels ils sont confrontés prennent source ailleurs, le mal étant systémique. Alors d’où viennent ces chiffres? Certainement pas des projets routiers. Les premiers 60 km de l’autoroute Douala – Yaoundé dont le chantier est à l’arrêt ? Le plus ambitieux projet routier est la route Mora-Dabanga-Kousseri, mais c’est mis en oeuvre par le génie militaire qui n’est pas le plus grand recruteur annuel des forces de défense et de sécurité. Reste dont la piste des collectivités territoriales décentralisées. Mais comment celles-ci auraient pu recruter alors que les recrutements sont gelés et à juste titre dans les municipalités pour freiner l’envahissement des mairies par les effets du népotisme et des remerciements politiques qui plombent depuis longtemps nos municipalités. En 2018, le 2ème trimestre des centimes additionnels communaux (Cac) n’a été rendu disponible qu’en fin décembre et sous la contrainte d’apurer en priorité les quelques 7 à 9 mois d’arriérés de salaires des agents communaux. Et on ne compte que deux répartitions de Cac en 2019. Comment ces communes auraient-elles pu créer de nouveaux emplois ?

Un chef de l’Etat déconnecté de la réalité du terrain

Les chiffres présidentiels devaient normalement affecter positivement chaque famille camerounaise. Car un travailleur dans notre contexte influence la vie de 5 à 10 personnes de sa famille. Or le Cameroun ne compte que… 28 millions d’habitants. C’est sans doute convaincu par ses chiffres qu’il peut dire avec l’assurance qu’on lui connaît quand il sort de ses silences si éloquents : “Aujourd’hui, les Camerounaises et les Camerounais, dans leur grande majorité, peuvent manger à leur faim, se faire soigner, aller à l’école, au collège, au lycée, à
l’université, ont le droit de s’exprimer et de voter librement”. Voulait-il rappeler à quel point il est coupé des réalités du pays qu’il ne s’y prendrait pas autrement. D’après l’enquête camerounaise auprès des ménages (Ecam 4) de 2014, environ 40% de Camerounais vivent avec moins de 931 Fcfa par jour et 77,3% des ménages se considèrent comme pauvres. Perfomance réalisée sous le régime actuel, puisqu’au moment où il hérite de la magistrature suprême, le Cameroun est un pays à revenus intermédiaires.

Par ailleurs, le pays présente les chiffres suivants : alors que le 10 février 2000, il décidait de la gratuité de l’école primaire – démentie dans les faits, avec les pauvres parents qui paient parfois le triple des frais supprimés –  seuls 57% des enfants de 6 ans accèdent en première année de l’école primaire, environ 65% au secondaire et seulement 25% à l’université. Et quand il consent à parler du terrible drame survenu avec l’assasinat de Boris Kevin Njomi Tchakounté par son élève en pleine salle de classe, il oublie de pronconcer son nom. Quand il évoque la crise de l’éducation, il pointe du doigt les parents, les religieux et les enseignants, vrais coupables de la situation, et non lui qui gère le pays depuis si longtemps et a, à son époque, profité d’un système éducatif élaboré par ceux qui dirigeaient alors le Cameroun.

En matière de santé, Gaton Sorgho, spécialiste Santé à Banque mondiale affirme que “Quelle que soit leur condition sociale, les Camerounais paient le prix fort pour des soins souvent inadéquats et le pays ne dispose pas de mécanismes de partage des risques de type assurance-maladie ce qui perpétue la pauvreté”. De fait, avec seulement 7% de districts viabilisés et une ratio professionnel de santé/population est de 0,63 pour 1000 habitants au Cameroun contre 2,3 (norme internationale), les Camerounais semblent en santé par la grâce de Dieu. Et on leur miroite le sytème de couverture santé universelle depuis des années.

Parlant de politique, tous les partis de l’opposition ont formulé quantité de plaintes lors de la constitution des dossiers de candidatures pour toutes les humiliations et punitions subies de la part des maires à 85% du Rdpc, le parti du président, et des autorités administratives qui lui sont dévouées. Ces partis d’opposition ont eu toutes les misères pour organiser des meetings au cours des derniers mois, essuyant toutes sortes de refus à leur tenue. Dans ces conditions, on peut en partie comprendre la forte abstention qui a caractérisé le double scrutin des législatives et municipales organisé 24 heures plus tôt.

Et encore, on a du mal à le suivre quand il évoque les “opportunités qui vont se présenter à ceux qui voudront s’investir dans la gouvernance locale“. Parle-t-il des jeunes acteurs politiques alors que son parti, qui n’est pas spécialiste du renouvellement de son personnel, a fait main basse sur le parlement et les conseils municipaux depuis 3 mandats au moins ? Parle-t-il de l’économie locale? Si oui, commente les jeunes qui manquent de quoi se nourrir, investiraient un argent qu’ils n’ont pas ? Ou parle-t-il simplement de la pression que les jeunes doivent désormais exercer sur les élus en charge de la gestion des affaires locales ? Si oui, en quoi cette dernière activité est-elle lucrative et porteuse d’opportunités ? N’est ce pas une autre fuite en avant ?

Le Cameroun crée plus d’emplois que la France, le Maroc et le Sénégal réunis

Le président camerounais a peut-être lui même du mal à se faire à ses chiffres puisque dans son adresse de 2019 il confesse que “notre activité économique n’est pas suffisamment soutenue pour absorber les dizaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Ce qui explique aussi que nombre d’entre eux, pour éviter le chômage, doivent accepter des emplois sous-qualifiés.” Et en 2020 il appuie : “notre économie ne crée pas suffisamment d’emplois“. Et on peut le comprendre. Mais avec 500 000 emplois créés rien qu’en 2019 sans politique de l’emploi, le Cameroun fait presque mieux que la France et ses politiques ambitieuses d’incitation à l’emploi des jeunes avec des financements en milliards d’euros, sur la période 2015-2017 au cours de laquelle elle n’a pu créer que 629 500 emplois et seulement 260 000 en 2019. C’est mieux que le Sénégal, qui n’a créé que 413 000 emplois… entre 2012 et 2017 et seulement 78 000 en 2019. Et bien mieux que le Maroc et ses 165 000 emplois en 2019. C’est surtout presque autant que l’Allemagne (record européen) en 2017 (617 000 emplois), 2018 (700 000) pour un pays de 44 millions de travailleurs.

En 2019, il évoquait “Les axes stratégiques du plan d’action prioritaire de la politique nationale de l’emploi” dont on attend de voir les tenants et aboutissants. Ce d’autant plus qu’il s’est aventuré à reparler du Plan Triennal Spécial Jeunes lancé en 2016 et doté de 102 milliards pour appuyer 1,5 millions de jeunes à raison de 500 000 par an, dont on attend toujours de savoir les résultats occultés dans son discours.

Après avoir cité le benskin en 2014 et les travaux manuels en 2015, Paul Biya propose aux jeunes l’agriculture, l’industrie et le numérique. Pour le premier secteur, il n’y a aucune politique nationale d’accès à la terre, la première ressource pour le jeune paysan. Pour l’industrie, une crise meuble les rapports entre la direction générale des impôts et le plus important groupement patronnal du pays, rappelant en sourdine qu’en 37 ans de pouvoir, le président n’a jamais invité les industriels de son pays au palais de l’Unité, pour montrer un tant soit peu le sérieux qu’il accorderait à ces pourvoyeurs d’emplois t de richesses. En outre, la banque des Pme ne profite qu’à son personnel et non au faible tissu industriel du pays. Quant au numérique, alors la Mountain Valley avait vu le jour à Buea sans les appuis de l’Etat, elle est morte depuis le début de la crise anglophone, dont les seules solutions trouvées à date sont l’option militaire qui ne porte pas de fruits et le Grand dialogue national qui n’avait rien d’inclusif et qui n’a donc rien résolu.

Souvenirs d’un Cameroun d’il y a 60 ans et qui a disparu sous le Renouveau

Paul Biya dit avoir besoin des jeunes pour le bien du pays alors que ceux-ci ont les yeux tournés vers lui depuis 37 ans pour leur propre bien et il n’y a aucune lueur à l’horizon. Surtout quand il leur parle depuis 7 ans d’emplois fictifs et que l’on sait le sous-emploi global était estimé à 71,1% en 2007 et 79% en 2014.

En rappelant des souvenirs d’il y a soixante ans, il ne s’est pas rajeuni, mais a davantage rappelé son extrême longévité – il est devenu fonctionnaire en 1962, une époque où l’emploi n’était pas un luxe – qui souligne le mandat de trop de quelqu’un qui mérite largement du repos, pour qu’un jeune prenne, enfin, sa relève. Les défis d’aujourd’hui ne sont pas de son temps.

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Auteur

Kamdem Souop
Kamdem Souop 329 Articles

Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il dirige le journal en ligne www.villesetcommunes.info et la chaîne de télévision www.villesetcommunes.tv.

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