Emplois : Les chiffres improbables de Paul Biya

Emplois : Les chiffres improbables de Paul Biya

53ème Edition de la fête de la Jeunesse : Message du Chef de l’Etat

Dans son adresse à la nation le 10 février 2019, le chef de l’Etat camerounais a annoncé des chiffres qui questionnent le sérieux de la compilation des données en matière d’emploi au Cameroun depuis 2015.

Paul Biya a annoncé que le pays avait créé 500 000 emplois en 2018 et compte égale ce chiffre en 2019. Mais seulement au saisir le secret d’une performance aussi remarquable qu’improbable en situation de crises aux quatre coins du pays et qu’il a eu l’occasion de souligner, il va citer en premier lieu les forces de défense et de sécurité, puis l’éducation et les programmes du ministère de la Jeunesse et de l’éducation civique. A première vue, ça tiendrait la route, mais à y regarder de près, il y a plus d’ombre que d’éclaircie.

A ce qui paraît, l’on doit cette performance de premier plan au ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle (Minefop) cité par Paul Biya. Or, la plus grande réalisation de ce ministère est le Diplôme de qualification professionnelle dans une dizaine de filières les unes moins courues que les autres et pour cause, ces formations qui ne sont pas financées par l’Etat coûtent aux apprenants entre 200 et 300 000 Fcfa par an. De quoi décourager plus d’un. Or même en voulant mettre sur le compte de l’Etat toutes les personnes ayant réussi à l’examen de fin de formation depuis 2015, on boucle à peine les 50 000 jeunes. Et certains pourraient croire que ces jeunes formés en coiffure, esthétique ou restauration bénéficient d’un accompagnement de l’Etat à l’auto-emploi. Que non! De quoi parle t-on donc?

D’autre part, les seuls à se plaire des recrutements annuels dans l’armée et la police sont le ministère de la Défense et la Délégation générale à la Sûreté nationale, et dans une certaine mesure le ministère des Finances. En effet, par dizaines de milliers, les jeunes Camerounais se lancent à l’assaut des quelques dizaines de places ouvertes en dépendant en frais de concours et timbres entre 25 000 et 50 000 Fcfa. Cela représentent des centaines de millions pour ces administrations chaque année contre un rêve qui s’évanouit pour des dizaines de milliers de jeunes jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge limite.

Dans le secteur de l’éducation, c’est en novembre 2018 que le recrutement de jeunes diplômés dans l’enseignement supérieur a été lancé pour calmer une grogne légitime post-électorale, et encore il ne s’agissait que de 2 000 personnes. Pari loin d’être facile lorsqu’on sait que la mesure de recrutement de 25 000 jeunes à la Fonction publique supposée se faire en un en a duré cinq.

De 2016 à ce jour, le Cameroun est en droit de savoir ce que sont devenus les 102 milliards Fcfa du “Plan triennal Spécial Jeunes” qui devait appuyer 1,5 million de personnes âgées de 15 à 35 ans, à raison de 500 000 par an, ce d’autant plus que les jeunes désireux de se lancer dans l’agriculture sont bien placés pour savoir que le premier problème auxquels ils sont confrontés c’est celui de l’accès aux terres cultivables.

Alors d’où viendraient ces chiffres ? Réponse du Chef de l’Etat : “grâce aux grands chantiers en cours, aux projets agricoles, routiers et infrastructurels, ainsi qu’aux travaux menés par les collectivités territoriales décentralisées”. Problème: on a du mal à avoir de la visibilité sur les chantiers mal ficelés de la Coupe d’Afrique des Nations qui ont conduit à des marchés passés en urgence avec ce que l’on sait dans de tels cas, savoir que la course aux délais favorise des solutions qui défavorisent les emplois locaux. Mais au meilleur des cas, combien d’emplois ces chantiers ont-ils générés ? Les projets agricoles au demeurant intéressants dans leurs ambitions ont vite montré et avant 2018 l’incurie de leur élaboration au moment où on s’attendrait à en compter les effets bénéfiques à long terme pour le pays : l’usine à tracteurs d’Ebolowa gît dans la broussaille, l’usine de transformation de manioc de Sangmelima n’a jamais fonctionné, le programme Agropoles est essoufflé. Certes les programmes Afop, Acefa et Pidma résistent, mais les problèmes auxquels ils sont confrontés prennent source ailleurs, le mal étant systémique. Alors d’où viennent ces chiffres? Certainement pas des projets routiers. Les premiers 60 km de l’autoroute Douala – Yaoundé dont le chantier est à l’arrêt ? Le plus ambitieux projet routier est la route Mora-Dabanga-Kousseri, mais c’est mis en oeuvre par le génie militaire qui n’est pas le plus grand recruteur annuel des forces de défense et de sécurité. Reste dont la piste des collectivités territoriales décentralisées. Mais comment celles-ci auraient pu recruter en 2018 ? Les recrutements sont gelés et à juste titre dans les municipalités pour freiner l’envahissement des mairies par les effets du népotisme et des remerciements politiques qui plombent depuis longtemps nos municipalités. Et en 2018, le 2ème trimestre des centimes additionnels communaux n’a été rendu disponible qu’en fin décembre et sous la contrainte d’apurer en priorité les quelques 7 à 9 mois d’arriérés de salaires des agents communaux. Comment ces communes auraient-elles pu créer de nouveaux emplois ?

Cela ramène en surface la polémique créée déjà le 10 février 2018, lorsqu’il avait annoncé la création de 473 303 emplois en 2017. Des chiffres qui s’ajoutaient à 400 000 en 2016 et 350 000 en 2015, 283 443 en 2014 et 285 000 en 2013. Soit en tout 2 291 746 emplois en 6 ans. Il n’y a pas à dire, de nombreux pays dans le monde seraient heureux de comprendre la recette qui marche au Cameroun, ce d’autant plus qu’il est difficile de rattacher cette inflation d’emplois à une politique ambitieuse ciblée, avec des objectifs fixés dans le temps et un financement conséquent dont on a expliqué le bouclage et les modalités de mise à disposition. Rien. Et 2 300 000 emplois créés alors même que la grogne sociale n’a jamais été aussi forte qu’au cours des mêmes années avec une jeunesse à fleur de peau qu’il tentait déjà de calmer en 2018 avec ces mots “Ne  vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais plutôt ce que vous pouvez faire pour votre pays“. 2 300 000 emplois en attendant les 500 000 de 2019 et ce n’est as tout le Cameroun qui le ressent? Car un travailleur dans notre contexte influence la vie de 5 à 10 personnes de sa famille. Or le Cameroun ne compte que… 25 millions d’habitants.

Le président camerounais a peut-être lui même du mal à se faire à ces chiffres puisque dans son adresse de 2019 il confesse que “notre activité économique n’est pas suffisamment soutenue pour absorber les dizaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Ce qui explique aussi que nombre d’entre eux, pour éviter le chômage, doivent accepter des emplois sous-qualifiés.”. Et on peut le comprendre. Car pour ne prendre que la France, sur la même période, elle qui développe des politiques ambitieuses d’incitation à l’emploi des jeunes avec des financements en milliards d’euros, elle n’a pu créer que 82 300 emplois en 2015, 187 200 en 2016, 360 000 en 2017 et 129 000 en 2018, soit 758 500 emplois en 5 ans. Excusez du peu.

Pour comprendre l’extraordinaire exploit camerounais, il faut comparer ses chiffres avec ceux d’autres pays dans le monde, rien qu’en 2018. Maroc: 112 000, Allemagne: 617 000 en 2017 et 700 000 en 2018 (record européen) dans un pays de 44 millions de travailleurs, USa: 2,6 millions en 2018 dans un pays de 150 millions de travailleurs. Quant au Sénégal, il a créé 413 000 emplois… entre 2012 et 2017.

Alors la question naturelle à laquelle les ministères les plus concernés ont du mal à répondre depuis 5 ans est la suivante: dans quels secteurs ces emplois ont ils été créés? Et l’on a envie d’ajouter : S’agit il d’emplois précaires, temporaires, permanents ? Marché des cadres ou des ouvriers ? Réponse du chef de l’Etat : il a cité les benskineurs (2014) et les travailleurs manuels (2015). Comme quoi, tous les parents s’échinent et se ruinent à financer de bonnes études dans un système académique malade de plusieurs maux pour que leur progéniture sache qu’elle pouvait faire simple en s’orientant vers la moto-taxi et les travaux manuels.

Et comment procédez-vous pour recenser vos chiffres ? La réponse nous a été donnée en 2017 par le Quotidien de L’Economie dans un article publié le 5 janvier. On y découvrait que notre pays confesse son incapacité à recenser tous les emplois créés sur l’étendue du territoire national, faute d’un dispositif dédié adéquat. Toutefois, le ministère en charge de l’Emploi exclut de son décompte tout ce qui relève du secteur informel, de l’auto-emploi et des exploitations agropastorales non structurées. De mieux en mieux serait-on tenté de dire. Par contre, outre les emplois permanents, du secteur formel public et privé, il comptabiliserait comme emplois les postes occasionnels qui durent 15 jours au moins et les emplois saisonniers d’une durée de 6 mois. Comme quoi, le pays est vraiment un chantier permanent depuis 6 ans.

Alors, sur quelles politiques publiques s’adosserait cette embellie aussi exceptionnelle que durable depuis 6 ans ? Réponse du chef de l’Etat : “Les axes stratégiques du plan d’action prioritaire de la politique nationale de l’emploi”. Qui est en mesure de dire dans le détail et avec données chiffrées en termes d’objectifs et de coûts ce que c’est que cette politique nationale de l’emploi? Just wait and see.

“Les années qui viennent de s’écouler n’ont pas été faciles pour notre pays au double plan économique et sécuritaire” a pourtant souligné Paul Biya qui propose aux jeunes de focaliser leur attention sur l’avenir et pas le présent: “Je vous le dis à nouveau : le Cameroun de demain se fera avec vous”. Mais déjà, pour le présent urgent, le chef de l’Etat propose un boulevard politique non présidentiel à tous ces jeunes : “En votant, en se présentant à une élection, en étant élu conseiller municipal ou régional, député ou sénateur, on fait de la politique au sens noble du terme. Si vous en avez l’ambition, n’hésitez pas à vous engager dans cette voie pour le bien de votre pays.” Seulement, même sur ce terrain-là, rien n’est garanti. En dehors des parlementaires au sort enviable, les élus locaux continuent d’espérer que les émoluments qui leur sont promis depuis 2015 et dont ils n’ont perçu qu’une partie dès 2017 leur donnent l’occasion de faire carrière avec un emploi encadré par le statut de l’élu local rappelé lors des Assises générales de la commune les 6 et 7 février 2019 à Yaoundé.

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Auteur

Kamdem Souop
Kamdem Souop 302 Articles

Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il dirige le journal en ligne www.villesetcommunes.info et la chaîne de télévision www.villesetcommunes.tv.

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