Kengne Fodouop : “Anticiper de 10 ou 20 ans l’avenir de nos villes”

Kengne Fodouop : “Anticiper de 10 ou 20 ans l’avenir de nos villes”

Villes & Communes vous propose une retranscription de l’interview accordée par le géographe et écrivain à Ibrahim Chérif sur la Cameroon Radio Television (CRTV) le 27 juillet 2014. Le Professeur Kegne Fodouop y revient sur les problématiques des villes d’aujourd’hui et de demain.

Ibrahim Chérif : A quoi renvoie la notion de ville aujourd’hui ?

Professeur Fodouop : La ville est un espace d’habitation, un espace de travail, un espace de loisirs. A partir du moment où cela n’est pas bien compris et intégré par les autorités de la ville, il y a un problème. On a vu que là où on a essayé de faire des efforts, les gens qui n’ont pas toujours un comportement citadin se sont surimposés à des espaces qui n’avaient déjà pas été aménagés. C’est ce qu’on observe avec les vendeurs à la sauvette. Ils occupent des espaces qui n’ont pas été prévus pour eux.

Pour résoudre ce problème, il faut un débat permettant de concevoir les villes afin d’obtenir un schéma qui correspond à une juxtaposition d’espaces spécialisés, de quartiers d’habitation, de quartiers industriels, de quartiers commerciaux. Il faut aussi que la ville comporte des espaces publics et de rencontre pour les citadins.

 

Vous parlez de problème des vendeurs à la sauvette dans nos villes. On a l’impression que tout ce qui est fait n’arrive pas à sa fin. Et les vendeurs à la sauvette vous diront qu’ils n’ont pas de choix par la formule consacrée « on va faire comment ? ». En même temps, au niveau des administrations municipales, on recule toujours, qu’est-ce qui peut être fait pour gérer ce type de problème ?

Tout part de l’origine ou de l’émergence du phénomène. Ces vendeurs se sont surimposés à un espace urbain qui a été créé peut-être avant eux et qui peut-être n’avait pas prévu de place pour ce type d’activités. Pour résoudre un tel problème, il faut l’accord des vendeurs à la sauvette. Car il n’y a pas de vie communautaire sans règle et lorsqu’une société se donne des règles, et qu’il y a des individus qui contreviennent, il faut bien qu’ils soient sanctionnés.

Vous verrez que pour résoudre ce problème dans un contexte qui est le nôtre où on n’a pas prévu de places pour ces vendeurs à la sauvette, il faut faire en sorte que des espaces comme la place Amadou Ahidjo, la place du Gouvernement à Douala ou encore la place de l’Indépendance de l’Hôtel de ville de Yaoundé soient transformés la nuit comme espaces commerciaux. Il faudrait pour cela que ces places soient bien sécurisées, éclairées et que les gens puissent facilement rallier ces espaces pour les rendre attractifs. A Yaoundé, l’exemple de YA-FE au cours de la dernière quinzaine du mois de décembre est là aujourd’hui sur le Boulevard du 20 Mai.

 

Compte tenu de la pression démographique, est-ce que les populations ne risquent pas de se retrouver dans les banlieues puisque le centre ville serrait dominé par des activités commerciales ?

Avec le développement tentaculaire de nos villes, la notion de centre ville est entrain de se périmer dans la mesure où hors du noyau central de Yaoundé ou Douala, il y a un fort développement des péricentres commerciaux. C’est le cas de Biyem-Assi à Yaoundé et d’Akwa Nord ou Bonabéri à Douala. Le centre périphérique se crée autour d’un super marché ou de ce qui en tient lieu puisque dans le contexte camerounais, il n’y a pas encore de supermarché digne de ce nom.

Ça va être la tendance pour l’avenir ?

C’est une tendance qui s’impose évidemment. Lorsque vous interrogez les citadins, vous verrez que hormis leurs postes de dépenses en dehors des dépenses de santé, nutrition et de logement, il y a surtout des dépenses de déplacement. Il y a des fonctionnaires qui dépensent 12 000 FCFA par semaine pour rallier leur lieu de travail. Vous voyez bien que c’est considérable pour un salaire de 130 000 FCFA par mois. C’est près du tiers du salaire qui est consacré au transport.

Vous parlez des problèmes de transport ; si l’on prend des villes comme Douala et Yaoundé, le gros problème, c’est le transport de masse. Quel est l’impact de cette situation pour nos villes ?

L’impact de cette absence de transport public est colossal. Lorsque les embouteillages se produisent tel qu’on les connait dans nos villes, c’est à cause de l’absence de service de transport en commun. C’est un déshonneur pour les villes camerounaises et surtout lorsqu’on sait que notre pays est doté depuis 1997 d’un ministère de la Ville. On peut se demander à quoi sert ce ministère. Peut-être ce ministère a plusieurs missions, mais, il est anormal que les villes comme Douala et Yaoundé ne soient pas dotées d’un service de transport de masse. Avec une démographie d’au moins 2 millions d’habitants, chacune de ces villes devraient avoir au moins deux services de transport de masse. A Yaoundé, Le Bus essaye de faire ce qu’il peut, à Douala, le système est obsolète avec la Socatur ; tout ça ne marche pas. Cette carence a entrainé l’émergence d’autres formes de transport dans les villes, y compris les mototaxis dont le comportement sur la chaussée est tout sauf régulier. Ils brûlent les feux, roulent sur le trottoir et les terres pleins. C’est extraordinaire ce qui se passe dans nos villes. Je dirais que dans les villes de Douala et Yaoundé, le problème de transport est le problème N°1.

Ce sont ces problèmes de circulation qui plombent le développement de nos villes et l’épanouissement des populations ?

Oui, parce qu’il faut voir les enfants qui attendent pendant des heures, des travailleurs qui attendent pour obtenir un moyen de transport. C’est tout un calvaire dès 5 heures du matin. C’est une source de fatigue, de stress… Ce qui a des conséquences néfastes sur la santé des populations.

Avez-vous l’impression que dans les municipalités, les dirigeants de ces municipalités notamment dans les capitales régionales ont le souci de désengorger nos villes ?

Dans les mairies, les maires, les agents municipaux ont conscience de tous ces problèmes. Mais à partir du moment où ils ne sont pas outillés non seulement en matériel mais aussi en personnel qualifié, on ne peut pas en attendre grand-chose. Vous n’avez pas d’urbanistes dans toutes les mairies du Cameroun. Il y a alors une nécessité de formation, parce que les moyens humains peuvent être trouvés afin d’anticiper sur l’urbanisation de nos villes. Car, gouverner c’est prévoir dans 10 ou 20 ans. A l’état actuel, nos dirigeants n’ont pas encore cet état d’esprit, en ce qui concerne les voiries, les habitations, l’éclairage public… Voilà un autre problème crucial alors que notre pays a un riche potentiel hydraulique.

On a constaté dans les villes de Douala et Yaoundé, à un moment que les autorités municipales avaient trouvé la solution de modernisation de nos villes par des casses. On a cassé, après on s’est arrêté de détruire… finalement, c’est quoi la solution ?

Je dirais qu’il y a beaucoup plus à détruire et à reconstruire. Il faut d’ailleurs aller à un rythme qui devrait être plus rapide pour rattraper le retard pris. Les casses remontent à l’époque coloniale, mais les périodes les plus récentes correspondent aux années 2008, 2009 et 2010 avant de connaître un arrêt. Mais on n’a pas remplacé les zones déguerpies par des constructions. Si on prend l’exemple de Ntaba, aujourd’hui, c’est un repère de rats et de serpents. Il y a eu dans les années 1985 des casses similaires à la Briqueterie Est au niveau de l’actuelle Nouvelle Route Bastos, mais le bois d’eucalyptus qui a été planté là n’est pas régulièrement entretenu. Et là aussi, c’est un repère d’insécurité. Il ne fait pas bon de s’aventurer là-bas la nuit. On ne voit pas les avantages de la casse. Avant de casser, on devrait déjà avoir les projets à mettre en place afin de remplacer les constructions démolies. C’est bien d’envisager la destruction des taudis, mais on les remplace par quoi, c’est là la vraie question.

Il y a un autre problème dans le secteur des logements sociaux. D’autres pensent d’ailleurs qu’il en existe pas …

Chez nous, on a l’habitude de lancer des grands slogans. A un moment, on a parler de santé pour tous en l’an 2000. Aujourd’hui, c’est l’opération 10 mille logements sociaux. Il y a un véritable besoin en la matière. La Société Immobilière du Cameroun gère aujourd’hui un parc immobilier qui ne dépasse pas 15 mille logements. Dans le même temps à Dakar au Sénégal, la Société Immobilière du Cap Vert contrôle un patrimoine de près de 450 mille logements. Vous voyez le gap alors que le déficit est de l’ordre de deux millions de logements au Cameroun. A cela s’ajoute le problème des occupants de ces logements. L’on constate que ceux qui y habitent ne sont pas toujours les moins nantis. Ce qui est contraire à la philosophie contenue dans les logements sociaux qui sont avant tout des logements pour pauvres et des salariés à faibles revenus.

Les multiples chantiers abandonnés par l’Etat constituent aussi un problème et rentre dans ce que j’appelle le désordre urbain au même titre que l’encombrement des trottoirs. Le gouvernement devrait résoudre tous ces problèmes pour que la population soit bien nourrie, bien logée… On n’est pas très ambitieux en matière de logements sociaux. On compte plus sur l’initiative privée, et là encore c’est une situation qui étonne les occidentaux, lorsque 97% du logement à Yaoundé est auto-construit. C’est-à-dire que les logements sont le fait des propriétaires qui construisent souvent avec les moyens de bord. Ces statistiques vous ne les trouvez jamais ailleurs en dehors des pays qui suivent (s’il en est) la politique de laisser faire la population. Il faut que l’Etat évite que l’immobilier soit dominé par certains individus fussent-ils bien nantis.

 

Source CRTV, Actualité Hebdo du 27 Juillet 2014

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Auteur

Kamdem Souop
Kamdem Souop 343 Articles

Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il a dirigé le journal en ligne www.villesetcommunes.info et la WebTv www.villesetcommunes.tv de 2011 à 2020.

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