Décentralisation : La nécessaire recomposition des pouvoirs locaux

Les discours et les analyses se focalisent sur les processus de transfert de compétences, la quantité de ressources à mobiliser, très peu parlent des questions de pouvoirs que soulève tout processus de décentralisation.

Par Flaubert Djateng*

Après la fin de l’Etat providence, le concept de décentralisation est entré dans le vocabulaire des institutions en Afrique. Sous ce vocable de décentralisation, on entend le transfert par le gouvernement central de responsabilités, de ressources et de pouvoirs à des paliers de gouvernement et de décision « inférieurs » ou périphériques, en tout cas plus près des populations. C’est ainsi qu’à la décentralisation, on adjoint spontanément d’autres concepts comme la participation, la démocratie à la base, la gouvernance locale, etc. Parler de décentralisation, c’est reconnaître au niveau du gouvernement central, l’existence d’acteurs et de structures au niveau local pouvant contribuer à la gestion des pouvoirs.

Seulement pour les sociétés africaines, la mise en place des Etats reste un phénomène importé et transplanté. L ’ignorance ou la mise à l’écart des mécanismes de gestion du pouvoir des sociétés ancestrales dans le dispositif de gouvernance a créé de nombreuses incompréhensions. Aujourd’hui le choix de la décentralisation comme nouveau mode de gouvernance dans nos pays pose de nouveaux défis, des défis souvent mal perçus ou encore interprétés selon la « filiation » politique des uns et des autres. Le Zenü Network s’est lancé dans la recherche des instruments de mise en œuvre de la décentralisation au Cameroun. Avec l’appui technique et financier du Centre de recherches pour le développement international (Crdi) et de l’Union européenne (Ue), le Zenü Network dans le cadre des projets mis en œuvre a fait des constats relatifs à la cohabitation des systèmes et les transformations qui pourraient suivre quand le processus politique change.

Il existe un système que l’on qualifierait de semi-informel, un système vivant qui influence le vécu quotidien des populations. Il cohabite avec un autre plus visible et formel, un système qui se rabat sur celui semi-informel quand cela arrange les intérêts des dirigeants. Dans les endroits où les chefferies sont encore fortes, les dispositifs ancestraux influencent encore certains aspects importants de la vie comme les deuils, les mariages, les naissances, les congrès des villages et autres. Il arrive que la chefferie influence aussi les aspects qui portent sur l’éducation, la santé, le transport, la construction des infrastructures de base (ponts, marchés, écoles, centres de santé, etc.), mais son action n’est pas toujours reconnue, ni valorisée dans le système formel.En regardant ces différents systèmes, la question centrale qui émerge est celle de la légitimité des acteurs et des institutions en présence. Comment accède-t-on à la prise de décision ? Quel est le regard que portent les citoyens sur les détenteurs du pouvoir ? Parler de décentralisation de nos jours, c’est se demander que faire de ces systèmes. C’est aussi examiner comment faire cohabiter ces systèmes au niveau central et au niveau local.

Jeux d’intérêts

Les principes théoriques de la décentralisation prévoient la création d’une synergie entre le pouvoir central et les autorités locales en faveur du développement. Or, comme le dit Olivier de Sardan, l’espace local se présente le plus souvent comme une « arène »1 où se trouvent plusieurs centres d’intérêts et de pouvoirs dont les rapports relèvent du jeu d’alliances, du consensus sur les valeurs mais aussi de confrontations, de rivalités et même de conflits ouverts. Depuis 2003, les autorités camerounaises expriment officiellement leur volonté d’aller vers la décentralisation. Les textes qui consacrent le transfert des compétences dites de première et deuxième génération aux communes délèguent aux communes la construction, l’équipement, la gestion et le recrutement du personnel d’appoint dans différents secteurs d’activités. Les facteurs clé de la décentralisation comme la participation, la démocratie à la base, la gouvernance locale ne constituent pas une préoccupation forte et ne font pas l’objet de débats, ni d’analyses. Or le processus de décentralisation modèle les pouvoirs au niveau local. La question du pouvoir peut faire peur. Pourtant, il faut faire face à cette réalité, car elle est incontournable. Notre expérience montre qu’après le paternalisme de l’Etat qui a développé une déresponsabilisation des populations, la « réappropriation » du pouvoir est à faire. Ceci pourrait passer par des modes de gouvernance locale existantes (offre de service, gestion et régulation collectives, légitimité et responsabilité). L’enjeu est d’arriver à assurer une coordination et une synergie entre les différents modes. Nos textes, nos lois et nos dispositifs gagneraient à prendre cela en compte si nous voulons relever les défis de la décentralisation.

1 Olivier de Sardan et al., Les pouvoirs locaux au Niger, CODESRIA-Karthala, 2009

* Coordonnateur du Zenü Network Projet Promotion de la Gouvernance Locale, projet financé par l’Ue et s’exécutant dans les régions de l’Ouest et du Littoral

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