Abraham R. Okoko-Esseau : Flux migratoires et intégration

Abraham R. Okoko-Esseau : Flux migratoires et intégration

Abraham R. Okoko-Esseau, Expert de l’Union Africaine (Congo)

Etat, diaspora et co-développement au Mali: la politique malienne de gestion du lien migratoire trans-étatique. C’est ainsi que vous intituliez en 1996 la thèse que vous prépariez. L’avez-vous achevée?

Hum! (Sourire). C’est une question très intéressante. Non seulement je ne l’ai pas achevée, mais j’ai dû ouvrir un nouveau projet pour une raison toute simple: ayant quitté Paris pour rejoindre l’Union Africaine à Addis-Abeba, je n’étais plus en mesure de conduire des recherches au Mali. Et puis, les premières recherches que j’avais faites sur le terrain n’étaient pas suffisantes. j’ai donc dû ouvrir un autre projet sur la question des «Etats fragiles» dans la perspective de l’Union Africaine.

L’Union Africaine considère la diaspora comme la sixième région d’Afrique. Au-delà du symbole sur le plan politique, quelle signification peut être donnée à ce genre de décision?

D’abord, à ma connaissance, il n’existe pas de décision clairement identifiée et référencée considérant la diaspora comme la sixième région africaine en plus des cinq que nous connaissons. Mais tout le monde le vit comme cela, même si ce n’est pas codifié dans une décision.

La signification à déceler derrière cette perception, c’est la continuité entre le continent africain et ses fils installés à l’extérieur; et en même temps une volonté de perpétuer le lien, parce que par ce lien, l’Afrique peut en tirer profit. Mais aussi les citoyens installés dans la diaspora peuvent continuer à vivre de l’Afrique au point de vue symbolique ou affectif.

Je pense qu’il faut voir là la volonté de l’Afrique de resserrer les liens de l’intégration, et de bénéficier des apports de ses fils de l’extérieur pour se construire.

A votre avis, que doivent faire les élus locaux pour mobiliser et capitaliser l’ensemble des ressources de la diaspora?

Il faudrait d’abord les identifier. Les élus locaux devraient pouvoir essayer de savoir quels sont les filles et les fils de leur territoire qui sont à l’extérieur, où ils sont, combien il sont et quelles sont leurs compétences. Cela permettrait de savoir comment les mobiliser pour le développement de leur territoire d’origine ou de départ.

Cette mobilisation s’est avérée efficace dans certaines régions. On le voit à l’importance des transferts de fonds des émigrés vers leurs familles ou leurs villages; cela représente des sommes faramineuses. Il y a aussi les transferts de biens et des transferts de savoirs. Car il y en a qui viennent rendre des services courts à certains moments de l’année. C’est sans compter les réseaux que construisent les citoyens de la diaspora avec des forces et des institutions de leurs pays d’accueil. Cela crée une espèce de pont entre l’Afrique et l’extérieur, à travers lequel il y a des transferts divers qui peuvent développer le continent.

Il faudrait essayer de profiter de toutes ces ressources et les orienter vers le développement de nos territoires.Il est vrai que selon certaines régions, vous avez des transferts qui ne servent qu’à la consommation des familles, même si au-delà de la question alimentaire ou de survie, cet argent sert aussi à l’éducation qui d’une certaine manière contribue au développement. Mais vous avez d’autres régions où les transferts de ressources se font en faveur des projets communautaires. Dans tous les cas, il faudrait que la recherche de l’équilibre entre la consommation des familles et le développement des territoires s’adosse sur une réflexion des élus visant à mieux orienter ces ressources de la diaspora.

Mais telles que vous présentez les actions à mener: identification, recensement, capitalisation. Ces activités nécessitent des compétences que les collectivités locales n’ont pas. N’est-ce pas davantage du ressort de l’Etat?

Je suis pour la conjugaison des efforts. Un élu local est intéressé parce qu’il est aussi lié affectivement à ceux qui sont partis. Prenons un exemple. N’avez-vous pas remarqué que nos frères et sœurs qui décèdent à l’extérieur aiment revenir sur la terre de leurs ancêtres? C’est un lien extrêmement fort. Et dans les communautés, on conte l’histoire de ceux qui sont partis, les familles qui ont des enfants à l’extérieur aiment à en parler, car cela fait partie d’une espèce de réussite. C’est dans la même logique que dans les villages et terroirs l’on est fier de parler des cas de réussite en ville. C’est en prenant exemple sur ces cas pratiques que les élus devraient nouer et entretenir des contacts avec les citoyens de l’extérieur. Mais il va de soi que l’Etat devrait, à travers les consulats, tenir à jour les registres de recensement de ses ressortissants. Et les élus locaux s’appuieraient alors sur les moyens et le travail de l’Etat pour atteindre les objectifs qui sont les leurs.

Au niveau régional, les décideurs s’accordent à reconnaître l’importance de l’intégration. Mais que dit la réalité du terrain en matière de mobilité des hommes et des biens? Et comment les collectivités sont- elles impliquées à ce niveau?

L’Afrique affirme et fait déjà l’expérience de l’intégration, malgré quelques difficultés. La plupart de nos communautés économiques régionales affirment le principe de l’intégration et essayent même de construire des institutions régionales pour affirmer et construire cette intégration. J’estime que l’un des problèmes que nous avons aujourd’hui, lorsqu’on parle de cette intégration, nous la voyons davantage au niveau des structures, des institutions. On essaie d’en parler au niveau des peuples et des personnes, mais il y a des avancées et des reculs. Par exemple, au nom de l’intégration, il y a eu le principe de la libre circulation des biens et des personnes, ainsi que le libre établissement des personnes. Mais l’on voit que certaines régions mettent des freins quand d’autres font des avancées importantes. Vous avez aussi dans une même région des Etats avant-gardistes et d’autres qui se replient sur eux.

Il faut cependant dire que l’intégration n’est pas une donnée nouvelle en Afrique. Moi qui ai fait des travaux sur les migrations, je me suis intéressé à certains quartiers de nos villes africaines. Pour prendre l’exemple de Brazzaville, en parcourant les archives coloniales, vous voyez qu’en raison de l’Aef [Afrique équatoriale française, ndlr], vous aviez des citoyens d’autres Etats de l’Aef qui s’y étaient installés et sont restés sans que cela pose de problème. Vous avez même des noms de rues qui sont des noms des ethnies venues de l’extérieur, ce qui donne l’impression que cette osmose s’était faite sans problème et les gens vivaient en paix. Il faut savoir que les réactions xénophobes sont nées avec les indépendances. Souvenez-vous des matches de football entre le Congo et le Gabon qui ont provoqué des expulsions des deux côtés dans les années 1960. On a vu plus tard dans les années 80 au Congo une communauté ouest-africaine installée depuis un siècle être stigmatisée, accusée de faire partir toutes les ressources à l’extérieur. Mais ce sont des instrumentalisations politiques regrettables.

L ’intégration est une nécessité pour les Etats s’ils veulent être forts, et pour les peuples s’ils veulent créer des sociétés expérimentant la paix, la tolérance et la réussite. On le voit à Douala ou à Brazzaville, la présence des communautés ouest-africaines dans le business n’est pas négligeable et a un impact sur le vécu des gens.

L’Afrique est sujette a des conflits qui obligent les populations à se déplacer. Que peuvent apporter les réfugiés aux collectivités locales qui les accueillent, en dehors des problèmes?

J’ai été pendant 10 ans manager d’une organisation catholique qui était partenaire opérationnelle du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés. J’ai aussi été directeur de la Commission catholique internationale pour l’émigration dont l’un des mandats est d’accompagner les personnes déracinées, en particulier les plus vulnérables que sont les réfugiés. Les réfugiés sont souvent vécus comme un poids. Or, c’est aussi une chance, parce que ça participe d’enrichir les sociétés. Je prendrai l’exemple des réfugiés Rwandais au Congo Brazzaville, dans des régions où les gens travaillaient peu, on a vu qu’on pouvait avoir une agriculture performante grâce aux réfugiés venus avec leur savoir-faire. J’ai aussi toujours dit que lorsqu’on fait le don de la terre à des réfugiés qui arrivent dans un pays, ils devraient eux aussi comprendre qu’ils ont des responsabilités vis-à-vis de leur pays d’accueil.

D’autre part, c’est une chance de faire preuve de notre humanisme en les accueillant.

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Auteur

Kamdem Souop
Kamdem Souop 288 Articles

Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il dirige www.villesetcommunes.info et présente l'émission de télévision www.villesetcommunes.tv

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