« Réussir à véhiculer notre vision du monde, le know-how ancestral »

Lydie Seuleu Tchok’sâ, Fondatrice du Pan. African Cultural Center

ILydie Seuleunstallée en Allemagne depuis plusieurs années, cette militante d’une Afrique qui se prend en charge assure la coordination internationale du programme Ecoles rurales électroniques en langues africaines (Erela).

Par Kamdem Souop

Un programme comme Erela doit nécessiter d’importantes ressources humaines!

Me labtè pour l’attention que vous portez à nos activités en nous offrant votre tribune.

Pour répondre à votre question, je dirai oui. Je tiens d’abord à préciser que nous avons une équipe internationale avec une partie en Allemagne et des antennes en République Tchèque, en Belgique, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et ailleurs. Au Cameroun, nous avons une équipe avec des antennes locales suivant les aires linguistiques.

Ces antennes locales sont entendues ici comme des académies de langues nationales qui sont sous la tutelle du centre Anaclac [Association nationale des comités de langues camerounaises, ndlr]. Il y a plus de 80 académies de langues nationales. Chacune de ces académies a ses propres antennes sur presque toute l’étendue du territoire national camerounais, et parfois au-delà des frontières nationales.

Quelles sont les actions concrètes que vous menez depuis la création du Pan. African Cultural Center?

Depuis 2010, nous organisons le concours panafricain de littérature en langues africaines. L’expérience se limite pour le moment au Cameroun. Les académies de langues nationales qui ont jusqu’ici participé à ce concours ont reçu comme prix des équipements de travail. Et entre octobre 2010 et janvier 2011, nous avons gratuitement formé des étudiants dans le cybercafé Gic-Cestic situé au quartier Etoug-Ebé à Yaoundé. Depuis 2011, nous sommes dans le train de la Caravane des cours d’initiation en informatique et en écriture de la langue Bamiléké Medùmbà à Bangangté où nous continuons, grâce au Cepom [Comité de langue pour l’étude et la production des œuvres Bamiléké-Medùmbà, ndlr], à former des jeunes. Car nous comptons former au moins 1000 jeunes du département du Ndé. Après le Ndé, nous serons dans d’autres aires linguistiques du Cameroun et plus tard dans d’autres pays d’Afrique.

Au moins 120 jeunes et adultes ont été formés. Nous avons dû suspendre parce que le programme Erela a été mis en route. Il a fallu former en août dernier 36 instituteurs représentant 23 écoles et 2 superviseurs locaux. Il a fallu aussi équiper les 23 écoles-Erela, puis trouver un fonds de démarrage pour les autres villages d’arrondissement (3 écoles à Balengou et 2 à Bangoua) qui n’ont pas été à Bangangté. Nous reprendrons avec la caravane d’ici peu.

En Février 2012, Etienne Lonfo a reçu du Pacc [Pan. african cultural center, ndlr] un laptop pour le projet d’alphabétisation en zone rurale en Ngiemboon, langue parlée dans le département des Bamboutos. Cette action du Pacc pour l’alphabétisation des jeunes à la langue Ngiemboon a encouragé un groupe de jeunes en Allemagne à soutenir le programme Erela dans cette aire linguistique. Lorsque Félix Kama a lancé l’appel de collecte d’ordinateurs, ils ont été les premiers à envoyer un lot de machines vers le Cameroun.

Nous créons de la dynamique dans les milieux associatifs. L’ADi par exemple a envoyé une aide à l’Institut d’Afrique unie (Iau) pour le financement de 5 académies de langues nationales. Tout autour du programme Erela, nous avons planifié la formation des instituteurs au plan national, sensibilisé les Camerounais à un réveil de conscience sur la survie de nos langues nationales, créé un logo et monté un site internet, www.erela.pplawr.org.

Pourquoi le lien entre langues africaines et Tic?

Notre objectif à moyen terme est de former la masse en renforçant au sein des académies de langue des pôles d’alphabétisation manuelle et numérique. Bref, nous intégrons langues et technologies dans la formation. Ensuite, à long terme, nous les pousserons à développer leurs propres logiciels et outils de travail, car il faut sortir du mythe de l’attente éternelle de la manne qui ne tombera jamais du ciel.

Mais ce travail ne se limite pas aux zones rurales. Nous avons aussi un plan d’alphabétisation en langues nationales pour les zones urbaines, semi-urbaines comme Douala 5è, et entièrement urbaines comme certains quartiers de la même ville portuaire. Ceci n’est faisable que si un cybercafé peut adhérer au concept. D’un autre côté, nous avons créé des pôles de supervision où les populations viendront se former à la fois en langues nationales et en informatique.

Pensez-vous sincèrement qu’à l’heure où les Camerounais ont soif et faim, un projet d’alphabétisation numérique des populations ait un sens?

Oui, bien sûr. Cela est capital car c’est un projet structurant. 80% de la population est rurale et très pauvre. Il faut changer la tendance en partant du village à la ville. Imaginez vous des ruraux sachant manier, lire et écrire en plusieurs langues nationales, plus les langues étrangères, plus la maîtrise de l’outil informatique; entrain de faire leur e-commerce depuis leurs champs de manioc, d’ignames, de plantain, de macabo, café, cacao, etc… Au lieu d’aller s’engouffrer dans les marchés, à se sécher des journées entières sous le soleil sans rien vendre, de la maison ou du champs, ils pourront en plus de la vente en ligne des fruits de leurs champs, s’occuper à autres activités commerciales, techniques, artisanales ou agricoles.

Dans le secteur pastoral, les éleveurs de porc, de chèvres, de moutons ou de bœufs pourront très facilement faire des transactions en ligne.

Les académies de langues pourront produire des films, des dessins animés, etc… pour éduquer ces populations sur les nouvelles techniques agropastorales, les mesures de précautions, etc. Or vous savez autant que moi qu’une image vaut mille mots.

Plus loin, nous pouvons développer des formes cinématographiques avec la production des films multilingues dont le contenu est puisé de nos propres romans, des jeux vidéos ou des dessins animés (qui ne véhiculent que notre vision du monde, le know- how de nos ancêtres, nos techniques ancestrales, etc.). Sans compter des studios d’enregistrement d’e-book (pour la promotion de la culture de la lecture, de la mémorisation comme cela est le cas avec les récits, les contes, les épopées autour du feu de bois), la traduction de la technologie ou technique endogène d’une aire culturelle à l’autre.

Quelles sont les perspectives du Pan. african cultural center?

Notre mission depuis 2010 est d’encourager les Camerounais de l’intérieur et de la diaspora pour l’équipement de ces 80 académies de langues nationales en ordinateurs, vidéoprojecteurs, scanners, papier, encres, imprimantes, etc. Avec le programme Erela, nous avons développé au sein du Pacc des concepts pour l’entretien des écoles maternelles et primaires en prévision de l’introduction des centres multimédia.

Ensuite nous avons mis un plan sur pied permettant aux élites de financer la formation de formateurs et formatrices pour Erela puis de l’équipement des établissements scolaires.

Enfin, organiser des causeries éducatives, des séminaires ainsi que des ateliers de formation en faveur des populations d’ici et d’ailleurs, afin de renforcer leurs aptitudes à s’exprimer oralement et par écrit dans les langues nationales africaines, initier des rencontres économiques, technologiques, techniques, sportives et culturelles regroupant des personnes s’exprimant en langues africaines.

Ne faudrait-il pas envisager plu- tôt une langue nationale fédératrice (comme le Lingala ou le Swahili) plutôt que les centaines de langues locales ?

Non, ce n’est pas la solution avec une seule langue nationale fédératrice! L’impact économique du multilinguisme ou du plurilinguisme se chiffre en milliards. Parce que celui qui parle plusieurs langues nationales sera plus riche que celui qui n’en connait qu’une seule.

Parlant maintenant d’élément fédérateur, ne dit-on pas depuis des décennies que le football unit les Camerounais? Pourtant, bien que les Camerounais de l’étranger soient davantage regroupés dans les associations à caractère communautaire, force est de constater que lorsqu’il y a semaine culturel- le d’une des communautés, tous y sont, reprenant en chœur toutes les chansons en langue Duala, Medùmbà, Ewondo, Basaa et autres.

Il y a nombreuses personnes nées à Douala ou à Yaoundé ou ailleurs au Cameroun qui regrettent de ne pouvoir parler la langue ou au moins comprendre les textes de chanteurs Duala, Medùmbà, Basaa ou Ewondo. Alors ils ne vont pas quand même tout le temps demander la traduction des textes en leurs langues nationales. D’où mon appel à l’État du Cameroun et à toutes les élites camerounaises: c’est bien de sortir des millions pour financer les langues étrangères, ayez un sursaut d’éveil de conscience nationaliste et sortez des milliards pour valoriser et promouvoir les langues nationales de nos aïeux, rendre aussi une portion de ces langues nationales officielles dans les bureaux et l’administration.

L’on émerge à peine de débats à fort penchant ethnique et tribal causés par une lettre de l’archevêque de Yaoundé. Ne pensez- vous pas qu’un projet comme le vôtre ravive les replis identitaires?

Pas du tout, car nous avons une longue histoire d’échanges intecommunautaires qu’on appelle de nos jours au niveau mondial, le commerce international. Les Camerounais devraient plutôt s’inquiéter de l’entretien de l’analphabétisme sur le territoire national. À mes yeux, si rien n’est fait, ces personnes abandonnées à elles-mêmes dans les rues de nos grandes villes seront les prochaines bombes à retardement. Lorsque de telles bombes humaines éclatent, elles ne connaissent ni riche, ni pauvre, ni Bamiléké, ni Béti, ni Sawa. L’archevêque de Yaoundé a lui-même donné une piste de solution au problème en suggérant de « toujours associer représentativité et compétitivité ». C’est une solution intéressante à condition qu’on baisse le coût de la formation pour permettre aux personnes moins nanties d’être aussi formées.

Je suggérerais plutôt qu’on ouvre toutes les grandes écoles à toutes les couches de la population en abolissant les concours d’entrée. Accorder au maximum deux ans à tous les candidats pour vérifier s’ils sont à mesure de suivre cette formation (représentativité). Toutes ces institutions éducatives doivent tout simplement lever la barre haut lors des examens (compétitivité). Les personnes compétentes resteront, et les moins compétentes partiront d’elles-mêmes sans taxer qui que ce soit de tribaliste.

S’il fallait choisir d’officialiser certaines langues nationales, que proposeriez-vous?

(Sourire) Je ne suis pas l’État du Cameroun. Mais comme vous me posez cette question, je signale à vos lecteurs que ma réponse n’est qu’un point de vue. Je suggérerais qu’on choisisse les langues nationales employées par nos artistes musiciens et nos poètes telles que le Duala pour le Makossa, l’Ewondo pour le Bikut-si, le Medùmbà pour le Mangabeu et Bend-skin, le Basaa pour l’Assiko; le Fulfuldé, le Gbaya, le Moundang, le Tupuri pour la poésie; le Maka pour la danse (chez les pygmées).

Je finirai par un mot de Cheikh Anta Diop: « Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (…) et arrachez votre patrimoine culturel. » Autrement dit, les dents sont dans la bouche, ce sont elles avec la force de la langue qui permet de véhiculer les sciences extirpées du patrimoine culturel.

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Kamdem Souop
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Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il dirige www.villesetcommunes.info et présente l'émission de télévision www.villesetcommunes.tv

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