Plurilinguisme en milieu scolaire et universitaire

“La langue est et produit la technologie ”

Erela BassockJacques Bassock, Enseignant, Spécialiste du plurilinguisme

Il est enseignant de langues et chercheur spécialisé dans la didactique du plurilinguisme, comme il le dit lui-même, «c’est comment promouvoir en chaque personne la compétence linguistique dans plusieurs langues, langue maternelle et langues étrangères comprises et même à «certain plurilinguisme politico-administratif »

Pouvez-vous nous donner le nom des institutions qui ont bénéficié jusqu’ici de votre expertise?

(Sourire) Jusqu’ici, ces bénéficiaires sont, entre autres, l’Association des Écoles évangéliques de la Région de Vogtland (Allemagne), pour son projet de confection de curricula et d’encadrement des enseignants de langues; le comité de langue Dimbambaŋ à travers ma contribution dans l’orientation didactique du manuel « Le Dimbambaŋ par vous même » du défunt patriarche Mbang, Papa Bekollè. (Le travail n’est pas terminé. J’en profite pour remercier ici Laurence Ngoumamba pour son encadrement et son engagement); et le Goethe-Institut qui vient de me solliciter pour soutenir la confection du matériel d’appui à la préparation des jeunes Camerounais au baccalauréat A4, série allemand.

Et pour répondre aux préoccupations des Camerounais et d’autres pays multilingues, particulière- ment d’Afrique, où les langues locales ne sont pas encore suffisamment prises en compte dans le curriculum général d’enseignement, j’ai développé la Didactique des Ondes Linguistiques (DOL) qui permet de lancer un pont solide et durable dans l’apprentissage et l’enseignement des langues, quelles que soient leurs origines. En même temps, je me suis beaucoup occupé des questions liées à la reforme de l’éducation (Loi d’orientation scolaire de 1998) et ai commis un tableau synoptique de reforme (2005/2010), qui, à l’heure actuelle et sur le plan de l’enseignement des langues et cultures nationales au moins, est en train d’être étudié et certainement élargi par le professeur Bitjaa de L’École normale supérieure (Ens) et le patriarche professeur Tadadjeu et son équipe.

Je salue au passage ces deux illustres aînés et leur promet ma collaboration étroite dans la confection des curricula, puisque la confection des curricula et le développement/critique des manuels est aussi l’un de mes domaines de spécialisation.

Revenons justement à cette loi d’orientation scolaire. Vous avez fait mention tout à l’heure d’un tableau synoptique de reforme que vous avez conçu. Pouvez-vous nous en parler et dégager la place de la promotion des langues nationales dans le curriculum général de l’enseignement?

Pour parler de l’avènement de la loi d’orientation scolaire au Cameroun, il faut de prime abord rendre hommage aux professeurs de nos lycées et collèges qui, entre 1993 et 1994, avaient mis la hiérarchie du ministère de l’Education nationale sous pression à travers leurs revendications, justes du reste, au lendemain de la dévaluation du franc CFA et des baisses de salaire qui affectaient directement leur rendement et celui des élèves, mettant en péril l’avenir du Cameroun.

Si la revendication était justifiée, sa formulation faisait plus ressortir les difficultés matérielles et financières auxquelles élèves, parents et professeurs étaient désormais confrontés. Je voudrais dire que la problématique d’une reforme profonde de l’éducation n’avait pas été clairement posée. En tout cas, pas en 1994.

C’est ici l’occasion de saluer le Dr Robert Mbella Mbappé, ministre de l’Éducation nationale à l’époque, qui, après la main lourde qu’il a eue au départ contre les professeurs du fait de l’illégalité de leur acte de grève sur le plan administratif, avait fini par les remettre dans leur droit et avait, par la même occasion, relevé indirectement l’urgence de la mise sur pied d’une reforme de l’éducation au Cameroun, étant entendu que la dernière eut lieu en 1907, du temps de la colonisation allemande. Et je peux dire c’est ici que l’action du Professeur Tadadjeu, le père du trilinguisme extensif, eut plus d’effet.

Éclairez-nous, s’il vous plaît.

A travers les interventions du Professeur Tadadjeu et de ses collègues lors des états généraux de l’Education, il était désormais clair pour tous les participants qu’il fallait remettre nos langues nationales au devant de la scène éducative, parce notre développement passe absolument par la maîtrise et l’exploitation de nos langues. Car la langue est technologie et la langue produit la technologie.

La langue véhicule une certaine logique et une certaine conception du monde. Chaque mot est une fenêtre dans le monde scientifique, technique, littéraire et culturel. La langue est une technologie et le mot qu’on produit doit produire une technologie qui soit adaptée au contexte socioculturel de ses locuteurs. C’est grâce à la langue que Pascal a développé la machine à calculer et c’était sans doute pour aider les commerçants de son pays à maîtriser leur business. La conception de l’ordinateur n’échappe pas à la toute puissance de la langue. Et aujourd’hui, tout le monde s’accorde à reconnaître que l’ordinateur est un outil indispensable. Pouvez-vous imaginer ce qu’un mot du Nufi (fe’fee’e) peut créer comme avancée technique, technologique, littéraire et culturel? La langue ne sert pas qu’à la communication. Elle sert à véhiculer une culture, un savoir-faire, une technique et une technologie.

Quelle a été la suite réservée au vœu d’introduire les langues nationales au programme ?

Il faut retenir que le vœu des linguistes et enseignants d’introduire l’apprentissage des langues nationales à l’école fut exaucé. L’histoire du Cameroun moderne reprenait ainsi sa revanche sur l’époque coloniale allemande et française où ces langues furent carrément inter- dites et considérées comme du charabia. Les actes des États généraux de l’Éducation de mai 1995 en font foi.

Songez que les actes d’un colloque comme celui-là resteraient sans effet s’ils n’étaient pas transformés en projet de loi examiné par l’Assemblée nationale. Il fallait commencer par cette étape. Toutefois, même une loi bien pensée resterait sans effet s’il n’y a pas d’hommes et de femmes prêts à œuvrer pour sa mise en pratique. Il faut à cet effet saluer l’action, mal- heureusement de courte durée, du professeur Joseph Owona dans sa recherche des moyens intellectuels pour l’application de ladite loi. On attendait désormais des linguistes, didacticiens et pédagogues de proposer un concept de mise sur pied de la reforme. Ce concept n’a pratiquement pas vu le jour au moment où on l’attendait, faute sans doute à l’absence d’un Think Tank pluridisciplinaire et doté de moyens conséquents pour relever ce défi et celui de la reforme générale et exhaustive de l’éducation au Cameroun. Or je ne me souviens pas de la promulgation des textes d’application de la loi d’orientation ci-dessus citée.

Voulez-vous dire que les linguistes, les didacticiens et les enseignants sont responsables de l’impasse actuelle ?

Ce serait trop simpliste. Je voudrais dire que nous sommes tous responsables. Eux, la société, les élus du peuple, les décideurs au niveau ministériel.

Cependant, en 2005, soit 7 ans après la promulgation de la loi d’orientation de l’éducation, un haut cadre du ministère des Enseignements secondaires, chargé de la reforme nous demande de concevoir un tableau synoptique de celle-ci. Ce qui fut fait. L’enseignement des langues nationales y trouva une place prépondérante. Le tableau ne fut pas interprété et il n’y eut pas de collaboration entre nous. Toutefois le tableau synoptique de 2005, complété en 2010, propose que les langues nationales soient enseignées à partir de l’école maternelle. C’est le cycle maternel et d’éveil au plurilinguisme.

Au regard des réalités sociales et culturelles du Cameroun où les langues sont acquises simultané- ment et non selon une certaine chronologie comme en Occident (langue 1 d’abord, ensuite langue 2, langue 3, etc.), le tableau synoptique recommande que trois langues soient utilisées ou alors enseignées d’office dès le cycle maternel et selon une forme d’immersion partielle (40% L1, 40% L2, 20% L3) à préciser en collaboration avec l’administration locale puisqu’on prend en considération le processus de décentralisation. Il s’agit d’une langue maternelle ou régionale, du français et de l’anglais pour rester en conformité avec l’Etat et avec nos propres exigences.

L’immersion veut dire plonger dans la langue. Et dans le cas d’espèce plonger dans les trois langues. Si vous êtes de Benga II dans le Nkam et dans l’arrondissement de Nkondjock, vous plongez en famille et dans le village dans le Dimbambaŋ. A l’église vous plongez dans le Duala, car la bible est en Duala et les pasteurs formés dans ladite langue. Lorsque vous êtes à l’école, vous plongez dans le français. Vos camarades du village voisin parlent Bandem et hop ! Vous faites un plongeon dans le Bandem. Puisque Yabassi est à 25 kilomètres, que vous y avez des parents et que le lycée s’y trouve, vous plongez dans le Bassa ba Yabassi. Tous ces plongeons se passent presqu’au même moment et vous voici dans l’immersion partielle. En fait, il va falloir adopter ce modèle, qui n’est pas l’apanage du Nkam, à l’école.

Si vous êtes un enfant ayant grandi à Benga II et ayant fait un plongeon dans ces langues, il vous sera à un moment donné difficile de distinguer entre votre langue maternelle et les autres, puisque vous les maîtrisez presqu’au même niveau. Ce qui est l’objectif du tableau synoptique en maternelle.

A la petite section on initiera les enfants à la maîtrise orale des langues à travers des comptines, des chants, des récitations, du théâtre, de l’art, de la danse, des récits, des contes, et on pourrait introduire à partir d’ici le multimédia (vidéo). On va renforcer l’intuition des enfants, la spontanéité et leur capacité de perception et de discernement.

A la grande section, on renforcera les prés requis de la petite section et on introduira les enfants lentement à la lecture, l’écriture, l’art, l’observation de l’environnement et à la littérature orale.

Mais vous avez pris le cas d’une localité où les enfants parleraient presque tous la même langue maternelle. Quelle langue devra-t-on choisir dans une ville comme Douala et comment l’immersion pourrait-elle fonctionner ?

Douala, c’est un cas d’un cosmopolitisme extrême. Cependant, les deux langues autochtones de la ville de Douala sont le Duala et le Bassa, de sorte que les enfants, même ceux des parents non Douala- ou Bassaphones, et leurs parents pourraient choisir entre les deux. Et ce serait d’un très grand bénéfice pour eux car, il y a beaucoup d’enfants nés à Douala qui regrettent de ne pouvoir parler la langue ou au moins comprendre les textes de chanteurs Doualaphones. En conclusion on aurait d’une part le Duala, le Français et l’Anglais et d’autre part, le Bassa, le Français et l’Anglais. Le modèle de la ville de Douala pourrait être appliqué dans des localités similaires. L’avantage à Douala est que les habitants ont une forte expérience associative dans la mesure où ceux qui ne sont pas originaires de la ville créent des foyers ou centres culturels que l’Etat devrait désormais promouvoir d’avantage. Les enfants originaires de ces groupes linguistiques qui sont socialisés en Duala ou en Bassa à l’école pourraient avoir des séances d’apprentissage de leurs langues dans ces centres. Ainsi ils passeraient de 3 à 4 langues. Et c’est un plus.

Mais il y a aussi un deuxième cas de figure. Puisque le problème qui se pose serait celui de la formation des enseignants et la mobilité des élèves pour rejoindre les centres culturels et linguistiques des régions, on pourrait, en plus de savoir que l’Ens de Yaoundé forme de hauts cadres dans le domaine, parer au plus pressé en s’inspirant de la carte scolaire de la ville. On calculerait le nombre des écoles, l’effectif général des élèves et des enseignants disponibles, le nombre des quartiers ou arrondissement dans lesquels les écoles sont domiciliées. On demanderait soit aux maires, soit aux chefs des quartiers de dresser les listes de personnes désireuses de prendre une formation dans l’enseigne- ment des langues maternelles et l’équipe du professeur Tadadjeu les formerait comme ceci a été le cas de la ville de Bangangté avec le Medùmbà. Ils pourraient immédiatement enseigner dans les écoles de leurs quartiers.

Mais le plus important reste la conception des manuels scolaires en langue nationale et la mise sur pied d’une didactique adéquate.

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Auteur

Kamdem Souop
Kamdem Souop 288 Articles

Écrivain, éditeur et spécialiste de communication sur le changement de comportement social, il dirige www.villesetcommunes.info et présente l'émission de télévision www.villesetcommunes.tv

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